Pour mieux prévenir les cancers professionnels

CC: JmarchnDans le Plan triennal 2009-2011 adopté par son conseil d'administration, l'IRSST proposait de faire le point sur les substances reconnues sur la scène internationale comme étant associées à des cancers professionnels. C'est dans ce contexte que s'inscrit la publication récente du premier portrait des travailleurs québécois exposés aux substances cancérogènes. Cette recherche est une contribution importante aux connaissances dans ce domaine. Malgré les difficultés, les chercheurs ont compilé des estimations d'exposition pour 38 substances reconnues cancérogènes ou qui le sont probablement1. Par la suite, ils ont évalué, pour chacun de ces 38 cancérogènes, le nombre de travailleurs québécois exposés par secteur d'activité économique. Depuis la diffusion des résultats de l'étude, plusieurs d'entre vous ont posé des questions. Je réponds brièvement à quelques-unes d'entre elles.

Pourquoi avoir effectué cette étude ?

Brosser ce portrait constitue une étape essentielle d'une démarche préventive visant à éliminer l'exposition aux substances cancérogènes ou, si c'est impossible, la réduire au minimum. L'étude, comme bien d'autres, a ses limites, mais elle a le mérite d'établir un état de la question, d'apprécier l'ampleur du problème et, surtout, de donner des pistes d'action puisqu'elle nous permet d'identifier quelles sont les industries et les professions où les travailleurs sont le plus susceptibles d'être exposés aux cancérogènes. Nous souhaitons qu'elle soit utile aux intervenants en santé au travail et aux préventeurs afin qu'ils puissent agir dès maintenant. Elle servira aussi aux chercheurs qui pourront s'y référer afin de déterminer des pistes de recherche prioritaires.

Pourquoi avoir choisi les 38 substances qui ont fait l'objet de l'étude ?

D'abord, les chercheurs ont retenu cinq sources crédibles qui classifient des substances en fonction de leur cancérogénicité : La Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST), l'American Conference of Governmental Industrial Hygenists (ACGIH), la Commission allemande pour l'étude des risques à la santé des substances chimiques présentes en milieu de travail (Commission MAK), le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l'Organisation mondiale de la santé et le U.S. National Toxicology Program (NTP). Par la suite, ils ont cherché des données d'exposition établies sur des bases scientifiques pertinentes au contexte québécois. Des données n'étant pas disponibles pour tous les contaminants, les chercheurs en ont finalement retenu 38 pour lesquels des estimations étaient disponibles en octobre 2010. Précisons qu'aucun des cinq organismes ne classifie tout à fait de la même façon les cancérogènes. Ceux-ci sont répertoriés en plusieurs catégories qui diffèrent légèrement d'un organisme à l'autre, mais la diversité des sources d'information de l'équipe de recherche est un gage de la valeur de la compilation qu'elle a effectuée.

Le rôle de l'IRSST est de contribuer, par la recherche, à la prévention des lésions professionnelles. Dans un contexte où des travailleurs sont potentiellement exposés à des substances cancérogènes, il est important que l'information soit disponible dans les milieux de travail afin que ceux-ci puissent être en mesure de substituer les contaminants par des substances moins nocives et, si cela est impossible, d'utiliser les mesures préventives collectives ou individuelles appropriées dans un but de prévention durable. L'Institut s'engage à soutenir les milieux de travail aux prises avec des difficultés s'ils avaient des besoins en matière de substitution de produits ou pour choisir des équipements de protection adéquats.  

Bon été.

Marie Larue

 

Références:

http://www.irsst.qc.ca/solub/

http://www.prot.resp.csst.qc.ca/

 


1. Les classifications peuvent varier légèrement d'un organisme à l'autre, mais généralement une substance probablement cancérogène est un polluant pour lequel on dispose de suffisamment d'éléments pour justifier une forte présomption que l'exposition d'une personne à de telles substances peut provoquer un cancer.

Commentaire

Jean-Luc LENGLEN a dit :

Je suis le Président de l'Association "Agir" pour la prévention des maladies professionnelles et subsidiairement, j'ai été trente années durant: un industriel dans le domaine de la chimie. Sans vouloir polémiquer, je dois vous avouer que je suis une fois de plus atterré de devoir lire ce genre d'article. En effet, si vous souhaitez réellement participer à la prévention des cancers professionnels (mais aussi de nombreuses autres maladies professionnelles), alors évoquez, s'il vous plaît, les textes réglementaires qui:

- obligent les employeurs à garantir la sécurité et la santé des travailleurs sur les lieux de travail (Directive-cadre 89/391/CEE du 12 juin 1989);

- interdisent aux employeurs d'exposer leurs salariés à des produits cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR) et en cas d'impossibilité technique de les exposer à des concentrations supérieures aux valeurs limites d'exposition professionnelles (VLEP) afférentes aux produits auxquels sont exposés les travailleurs (Décret 2001-97 du 1er février 2001);

- interdisent aux employeurs d'exposer leurs salariés non seulement aux CMR mais également aux agents chimiques dangereux (ACD), par définition tout produit chimique (la quasi-totalité) doté d'une VLEP et entre nous, potentiellement cancérogènes (Décret 2003-1254 du 23 décembre 2003).

Qui peut nier que de nombreux produits chimiques réputés non cancérogènes ont été, au fil des années avec les progrès de la  médecine et de la toxicologie, reconnus cancérogènes. En aparté, je dois reconnaître ne pas connaître les textes qui régissent l'utilisation des produits chimiques au Canada et aux Etats-Unis. Néanmoins, les textes que j'ai évoqués régissent (sans succès car jamais respectés) l'utilisation des produits chimiques en entreprises dans l'entièreté de l'Union européenne. Autre pierre angulaire de ces textes, c'est l'obligation aux employeurs de recourir au VASE CLOS pour éviter toute exposition des salariés aux produits chimiques, tant par voie dermique que par inhalation. Le vase clos existe sur le marché pour autant, non pas dans leur grande majorité mais dans leur entièreté, les employeurs n'y recourent pas. Il est indiscutable que l'explosion des cancers professionnels à laquelle nous sommes confrontés est dû essentiellement à l'exposition aux produits chimiques, notamment en entreprises, ce que du reste affirme l'INSERM suite à une étude épidémilogique réalisée sur une importante cohorte de victimes. Le fait que les chercheurs auraient compilé des estimations sur 38 substances reconnues cancérogènes est pathétique. L'évoquer l'est tout autant. C'est d'autant plus pathétique que:

- C'est ignorer l'Etude Sumer 2003 réalisée en France qui reconnaissait que, selon 18 000 médecins du travail, 2 736 000 salariés français étaient exposés aux produits CMR en entreprises (et le sont toujours depuis 2003 !);

- Que le nombre  de produits cancérogènes utilisés en entreprises est très sensiblement supérieur à 38.

Quant à l'IRSST, s'il contribuait effectivement à la prévention des lésions professionnelles, non seulement çà se saurait, mais il y aurait aussi moins de "ravages" chez les salariés. D'autre part, j'attire votre attention sur le fait que les travailleurs ne sont pas potentiellement exposés mais réellement exposés à des substances cancérogènes (n'oublions pas au passage les substances mutagènes et toxiques pour la reproduction; l'augmentation des cancers de l'enfance le prouve). Il est important que l'information soit disponible, dites-vous. Si nous partageons ce point de vue, il ne faut pas occulter le fait que ces contraintes reprises dans les décrets précités ne sont pas respectés. Cette information n'existe pas! Et pour que puisse être corroboré tout ce qui précède, je propose que l'Institut nous précise publiquement et officiellement quels sont, selon lui, les équipement de protection adéquats. J'attends pour ma part cette information avec une réelle impatience.

En conclusion, vous penserez probablement que j'ai été "dur" mais comprenez bien que dans le cadre de mes activités au sein de l'APMP, je suis en contact direct avec les victimes du travail, à fortiori avec leur famille quand lesdites victimes sont décédées. Dès lors, il n'est pas possible d'accepter de telles informations, je dois même dire "pseudo-informations", sans réagir. Votre article comme de nombreux autres articles, participent de ce génocide contre les salariés, créé et entretenu avec une grande perversité par les politiques, le patronat, les syndicats et les organismes de service public.

Naturellement, je suis tout à fait disponible pour m'expliquer sur ce dernier point.

# juillet 13, 2012 3:23

Pam a dit :

Intéressant !

# juillet 13, 2012 6:09

Marie Larue a dit :

M. Lenglen,

Je vous remercie d’avoir pris la peine de rédiger ce commentaire. Je comprends fort bien que vous évoquiez la réglementation française, mais je vous rassure : le Québec n’est pas démuni en cette matière (LSST, RSST, etc.). Mais comme nous sommes un institut de recherche, nous n’avons pas la responsabilité de l’application des lois et règlements. Par contre, notre mission est de contribuer, par la recherche, à la prévention des lésions professionnelles. Mais, pour « agir », les intervenants doivent avoir une bonne idée de l’exposition; c’était l’objectif de l’étude dont je parlais : tracer un portrait (le premier) de l’exposition par secteur économique en estimant le nombre de travailleurs exposés.

Je ne crois pas nécessaire de vous expliquer que nous n’avons pas « ignoré » l’Enquête Sumer –elle est  d’ailleurs citée en référence dans notre rapport sur les substances cancérogènes – mais, comme l’exposition des travailleurs varient en fonction des activités économiques des régions, nous devions tenter de déterminer des estimations d’exposition à partir de données québécoises. La disponibilité de celles-ci a fait en sorte que nous avons retenu 38 substances. Le nombre des substances chimiques réglementées au Québec est beaucoup plus élevé. On en dénombre plus de 700, dont une centaine qui sont notées comme étant cancérogènes avérés ou soupçonnés pour l’humain ou encore démontrés chez l’animal.

Ce premier portrait de l’exposition des travailleurs québécois nous permettra de prioriser nos prochaines thématiques de recherche.

Marie Larue

# juillet 18, 2012 2:36