Où s’arrête le rôle des scientifiques?

La recherche scientifique est généralement d'une grande utilité. Grâce aux connaissances qu'elle génère, la science contribue à une meilleure compréhension de certains phénomènes, au développement de méthodes ou de modèles nous permettant d'établir avec justesse des prévisions, à la conception d'applications concrètes ou de produits pouvant être utiles ou nécessaires à l'essor de la société, à la prévention des risques de tous types, à la protection de notre environnement, etc. L'essence de la science consiste à développer des connaissances sur la base de données probantes à partir de méthodes vérifiables et reproductibles. Pour ce faire, les chercheurs et les gestionnaires de la recherche ne seront jamais assez exigeants en matière d'intégrité, de probité et de rigueur intellectuelle, car ces caractéristiques sont, avec l'évaluation par les pairs, les fondements même de la recherche scientifique. Ces particularités font en sorte que la société civile peut s'approprier avec confiance les résultats issus de la recherche.

Mais où s'arrête le rôle de la science? C'est la question qui animait mes échanges avec des collègues alors que nous essayions de comprendre ce qui motivait la condamnation à six ans de prison des scientifiques et experts italiens mis en cause, non pas pour avoir sous-estimé le risque du tremblement de terre de l'Aquila, mais bien, si ma compréhension est exacte, pour avoir fourni des informations « inexactes, incomplètes et contradictoires » à la population au regard de l'imminence du séisme lors d'une rencontre publique des membres d'une commission à qui les autorités avaient demandé de rassurer la population.

Au-delà de cette affaire qui n'a pas fini de faire couler de l'encre puisque le jugement a été porté en appel, il y a lieu de se poser la question suivante : Est-ce le rôle de la science de gérer des crises et d'en communiquer les risques? Scientifiques et gestionnaires jouent des rôles différents. Ils ont chacun leur vocabulaire et leur façon de communiquer. L'estimation du risque relève du monde de la science. Mais il ne constitue qu'un élément parmi d'autres à sous-peser lorsque vient le temps de prendre des décisions en termes de sécurité publique. On doit notamment considérer la gravité des effets sur la vie, la santé, l'importance du risque, l'urgence de la situation, la présence d'incertitudes, les enjeux et les dimensions éthiques, la faisabilité et l'acceptabilité des options, sans compter les questions socio-économiques, politiques et juridiques. La science ne peut pas, à chaque fois, répondre instantanément, clairement et sans nuance à l'ensemble de ces considérations et encore moins toutes les soutenir à l'aide de données probantes issues de la recherche.

Ce qui se passe en Italie illustre peut-être le fait que plusieurs chercheurs se sentent beaucoup plus à l'aise sur les tribunes scientifiques que dans les forums publics ou devant les caméras de télévision. Il n'en demeure pas moins qu'ils ont le droit, y compris à titre de simple citoyen, de participer à des débats de société sur la place publique, même s'ils ont un devoir de réserve. On ne peut toutefois exiger d'eux qu'ils soutiennent un débat public qui déraille, ni qu'ils acceptent que l'état des connaissances soit ignoré, déformé ou présenté de façon incomplète.

Dans un monde idéal, nous devrions tous éviter de répondre à des questions hypothétiques. Mais dans la vraie vie, ce principe est assez difficilement applicable... Il y aura toujours des risques qui ne sont pas prouvés ou pour lesquels la littérature n'est pas suffisante pour créer un consensus dans la communauté scientifique. Plusieurs risques demeurent probables, d'autres incertains. Rien n'est jamais tout noir, ni tout blanc. Encore moins dans le monde de la recherche où les nuances, les détails, les précisions, les limites, les marges d'erreur, la sémantique et même les décimales peuvent avoir une importance fondamentale. Mais la soif de connaître et le besoin de rassurer étant ce qu'ils sont, il y aura toujours un citoyen, une autorité publique, un média d'information qui tentera d'obtenir un pronostic de la part d'un chercheur puisque c'est souvent vers lui qu'on se tourne pour savoir où en est la science sur un sujet. On ne pourra ni empêcher une question d'être posée, ni une personne de tenter d'y répondre.

Il demeure une chose. Ce n'est pas aux seuls scientifiques de contribuer à la gestion d'une crise. Laissons la science aux scientifiques, la gestion aux gestionnaires et les décisions aux élus. Ils ont chacun des rôles bien définis et des responsabilités différentes. Ce qui n'empêche pas, en temps de crise, que tout le monde mette l'épaule à la roue dans les limites de leurs compétences et de leurs responsabilités. Il y a fort à parier que la communication d'une décision qui repose sur des données probantes issues de la recherche scientifique a beaucoup plus de chances de convaincre la population, d'être acceptée et appliquée par les autorités, surtout en temps de crise.

 

Marie Larue

 

NB : Pour en savoir plus sur la communication du risque en santé et en sécurité du travail, voir http://www.irsst.qc.ca/-irsst-tv.html . Vous trouverez les vidéos des six conférences présentées en 2011 lors d'un colloque IRSST sur la perception et la communication du risque en SST.

Source de l'image: http://ingvterremoti.files.wordpress.com/2012/05/sismicitc3a0recente1.jpg

 

Commentaire

Amgar Albert a dit :

Bonjour,

J'anime un blog dans une revue professionnelle PROCESS en France.

Puis-je diffuser votre article in extenso?

Merci de votre réponse

Cordialement

Albert Amgar

# décembre 11, 2012 9:38

Claude viau a dit :

Bonjour,

Je suis globalement d'accord avec ce commentaire. Toutefois, quand vous dites que chacun des acteurs d'une situation de risque a un rôle bien défini, j'aimerais apporter une nuance qui me semble importante. Le gestionnaire de risque ou le décideur qui pose une question de risque peut le faire avec ses propres biais. Ainsi, intentionnellement ou sans le vouloir, il peut orienter la question à examiner par les experts et ainsi biaiser l'évaluation scientifique. Dans certains cas, il vaudrait mieux permettre aux scientifiques de participer à la formulation de la question de risque pour s'assurer que la réponse obtenue apporte un éclairage adéquat et pertinent à la situation à évaluer. Je me méfie du cloisonnement hermétique des diverses composantes du processus de gestion et d'appréciation scientifique des risques.

Claude Viau

# décembre 11, 2012 10:49

Remi Alaurent a dit :

Je suis moi aussi d'accord avec le commentaire de madame Larue de manière générale.

Il serait toutefois fort intéressant de reprendre l'analyse en considérant les obligations déontologiques des professionnels québécois (membres d'un ordre professionnel : ingénieurs, architectes, géologues, chimistes, médecins, etc.) placés dans des situations analogues, car là où l'employé doit se plier aux exigences de son employeur sous couvert du «droit de gérance» ou de «confidentialité» (on a pu voir dans les media l'utilisation douteuse qui a été faite de ces concepts pour contraindre des scientifiques au silence, ou à la langue de bois), le professionnel est redevable avant tout envers la société car la protection du public doit être sa première priorité.  On exige de lui qu'il tienne compte des conséquences de ses travaux sur la vie, la santé, la sécurité, l'environnement et même la propriété. En plus de la compétence, le professionnel doit faire preuve d'intégrité, d'objectivité, d'indépendance, d'impartialité.

De plus, il est utile de se rappeler que son Code de déontologie, qui est d'ordre public, doit primer sur la volonté de son employeur, de son gestionnaire, d'un fonctionnaire ou d'un élu. En effet, le Code des professions stipule notamment ceci :

188.2.1. Commet une infraction et est passible de l'amende prévue à l'article 188, pour chaque jour que dure la contravention au code de déontologie, quiconque sciemment, mais autrement que par le fait de solliciter ou de recevoir les services d'un membre d'un ordre, aide ou, par un encouragement, un conseil, un consentement, une autorisation ou un ordre, amène ce membre à contrevenir à une disposition du code de déontologie adopté en application de l'article 87. 2007, c. 25, a. 3.

De nombreux codes de déontologie comportent également une obligation de signalement ("whistle blowing").

Loin de moi l'idée de laisser croire que les scientifiques qui ne sont pas membres d'un ordre n'ont pas la volonté de se comporter avec «professionnalisme» : au contraire, ils en font régulièrement la preuve. Mais s'il est vrai que la réflexion éthique est bien connue dans le monde scientifique, lui permet-on d'aboutir et de rencontrer sa finalité quand des intérêts dits «supérieurs» sont en jeu? On retrouve d'ailleurs des codes d'éthique ou de déontologie dans plusieurs organismes scientifiques, mais quel est leur force réelle? Comment s'y prendre pour mieux protéger le public? Il y a place à reflexion et débat.

Remi Alaurent, ing.

NOTE : ce commentaire est entièrement personnel et n'engage en rien mon ordre professionnel.

# décembre 12, 2012 12:15